Sur le plaisir de donner (et de se donner) dans la danse, Tangauta avril 2008
Cela fait plus d’une décennie que les danseurs Analía Vega et Marcelo Varela se meuvent avec diverses convictions bien fermes mais aussi avec ouverture d’esprit. Aujourd’hui enseignants de l’Escuela Argentina de Tango, ils y donnèrent ces derniers temps des séminaires sur la musicalité et chaque mercredi, ils donnent des cours au Dandi, et un peu avant à la milonga Shusheta, qu’ils co-organisent à cet endroit même. L’enseignement les mobilise tant que pendant de l’interview, Analía s’est émue jusqu’aux larmes. Lors de cette discussion, ils se préparaient à parcourir la Suisse, la Pologne, l’Italie et l’Allemagne pendant 45 jours dans le cadre de l’une des deux tournées internationales qu’ils prévoient cette année.
Sur le plaisir de donner (et de se donner)
Interview exclusive avec Carlos Bevilacqua pour El Tangauta
Comment êtes-vous arrivés au tango?
AV: Pour ma part, je l’ai commencé en le chantant dans la chorale de l’école. Par ailleurs, j’avais dansé, mais pas du tango. Puis, à la fin du secondaire, j’ai poursuivi l’étude du chant, et le tango en tant que danse a pris dans ma vie la place d’une sorte de nécessité. Ce fut la première activité qui m’a séduite sérieusement.
MV: Je ne suis pas arrivé au tango, c’est le tango qui est venu à moi. Dès l’âge de 6 ans, mes parents m’emmenaient danser le folklore. Je suis passé entre les mains d’une infinité d’enseignants jusqu’à ce que mon père trouve l’annonce d’Ernesto Carmona, qui fut notre professeur. Peu de temps après, j’ai laissé le folklore de côté parce que le tango me passionnait bien plus. C’est dans les cours de Carmona qu’Analía et moi firent connaissance.
Depuis combien de temps dansez-vous ensemble, professionnellement parlant ?
MV: Environ 10 ans.
Qu’est-ce qui a changé dans le tango depuis lors ?
AV: La quantité de personnes dansant le tango a beaucoup augmenté. Avant, tu étais perçu comme un drôle d’oiseau et maintenant, tout le monde connaît quelqu’un qui danse.
MV: Lorsque j’ai commencé,je me trouvais presque exclusivement avec des gens plus âgés et aujourd’hui, il y a beaucoup de jeunes.
J’imagine qu’à cette époque, c’était beaucoup plus difficile de vivre du tango.
MV: Je pense le contraire. Du moins, dans le studio de Carmona, je remarquais qu’il y avait toujours beaucoup de monde. Il y avait peu d’enseignants identifiables comme des personnes de référence. Aujourd’hui, le tango est enseigné par tant de monde qu’une disproportion en résulte. De fait, l’on entend souvent qu’“il y a plus de professeurs que d’élèves”
Le tango est très particulier. C’est aussi un champ très fertile pour la polémique.
AV: Au cours d’un séminaire pour professeurs que nous avons donné il y a peu, nous avons confirmé que le tango ne possède pas une vérité. Il y a autant de tango qu’il n’y a de personnes. Chacun cherche à défendre et à mettre en avant ses opinions.
MV: Je pense aussi que la polémique se fonde davantage sur une question d’orgueil personnel que sur des idées différentes. Derrière cette ébullition et ce claquement de pieds qui soulève tant de poussière, ce qui reste n’est pas si différent. Nous voulons tous dire plus au moins la même chose. Mais le désir de démontrer qui a davantage d’expérience ou davantage d’heures reste présent -comme si cela était une preuve de qualité.
Comment gérez-vous le fait d’être à la fois couple dans la danse et couple dans la vie ?
AV: C’est la question du siècle ! Je pense que le fait d’apprendre avec le même enseignant nous a beaucoup aidés, car cela nous a amené à partager une technique de travail et une mentalité. Et ensuite, beaucoup de dialogue ! Au début, il nous était difficile de nous mettre d’accord, mais maintenant nous nous regardons et nous savons déjà ce que l’autre va dire. De façon simultanée, nous sommes très respectueux de nos différents points de vue.
MV: Un autre point positif est le fait que nous ne nous cachons rien, alors nous n’accumulons pas de mal-êtres. Si nous sommes en cours, que je dis quelque chose et qu’elle pense différemment, elle le dit. Il est bon que les élèves reçoivent des visions différentes. Nous n’aimons pas les sous-estimer.
AV: D’un autre côté, nous partageons de nombreuses tâches, et il est sain de se donner des espaces à soi. Parfois, je vais seule prendre des cours de danse contemporaine, de jazz ou je vois ma famille ou une amie qui n’a aucun lien avec le tango. Lui aussi a besoin, de temps en temps, d’un bon moment seul avec son maté et avec l’ordinateur, par exemple. Mais chaque couple trouvera progressivement sa formule parce qu’il n’y a pas une seule recette.
Que préférez-vous : la danse sociale ou la danse de démonstration ?
AV: Ces derniers temps, la milonga est une retrouvaille avec des amis. Parfois, étant fatiguée, je préfère sortir sur la piste pour une seule tanda merveilleuse plutôt que de danser toute la nuit. Il est également agréable de se laisser surprendre par un nouvel abrazo. De plus, j’aime beaucoup observer et respirer l’atmosphère de la milonga. La danse de démonstration, nous y prenons généralement beaucoup de plaisir, mais parfois c’est plus tranquille, cela dépend de beaucoup de choses.
MV: Pour ma part, c’est l’humeur du jour qui guide mon envie de danser. Parfois, il est bon aussi de boire quelque chose et de discuter de tango avec des amis, et de ne pas danser.
A quoi te réfères-tu en parlant de “discuter de tango”?
MV: Au fait de discuter un peu sur tout : de musique, des filles, de la façon de danser de Fulano. Discuter du travail ne m’intéresse que si c’est pour échanger des méthodologies et faire des recherches. Nous aimons tous les deux beaucoup faire des recherches.
AV: Mais à la milonga, nous recherchons une attitude protectrice. Nous ne passons pas la soirée à distribuer nos cartes de visite. Il nous semble que passer son temps à la pêche aux élèves ou aux clients n’est pas éthique, parce que cela dénature l’espace.
Sur quoi aimez-vous faire vos recherches ?
MV: Sur beaucoup de choses. Ces derniers temps, nous étions obsédés par la musique. C’est quelque chose qui nous fascine. Nous avons de nombreux amis musiciens avec qui nous discutons pour en savoir plus sur la théorie musicale.
AV: Ces derniers temps, nous avons donné des séminaires de musicalité et d’interprétation musicale. Je pense que c’est parce que nous sentons tous les deux que la musique nous stimule beaucoup. Cela nous intéresse de connaître le langage de la musique et aussi, d’un autre côté, de travailler avec l’expression du mouvement qui nous est suggéré en l’écoutant. Le tango a une technique si présente qu’il peut, par moments, limiter ou annuler cette expression. Nous travaillons aussi la technique, mais sans oublier pourquoi l’on danse le tango, ce qui nous arrive dans l’abrazo avec un autre, ce que me suggère cette musique que j’entends.
MV: Beaucoup de monde est habitué à pratiquer avec une musique de fond. Ceci est quelque chose que nous ne nous permettons jamais. Dans notre cours, lorsque nous mettons de la musique, c’est pour danser dessus. Et si nous sommes en train de travailler sur un pas ou de peaufiner une question technique, nous ne mettons pas de musique, car l’on courrait alors le risque que la musique ne soit finalement qu’un bourdonnement.
Pourquoi donnez-vous des cours?
MV: Lorsque j’ai fini l’école primaire et que je montrais davantage d’intérêt pour la danse que pour étudier, mes parents ont trouvé une très bonne formule de consensus : l’Ecole Nationale de Danses, dans laquelle je ne pouvais danser que si je suivais un cursus dans le secondaire. Je suis sorti de cette école comme professeur de danses folkloriques. En outre, la dernière année, j’ai décidé de donner des cours dans un centre culturel en guise de pratique. C’est là que j’ai commencé à sentir une très grande joie à travailler pour les gens. Cela me fascine de voir la possibilité d’établir un dialogue avec l’élève, d’aider à découvrir, de voir le progrès des gens, qui à leur tour m’apprennent des choses…Parfois, nous discutons, car il me coûte de me tenir à l’horaire de fin du cours. C’est que je perds la notion de temps.
AV: Pour moi aussi, c’est un plaisir. Les accompagner dans ce processus de découverte ou trouver ensemble le chemin pour leur faire comprendre quelque chose est une belle aventure. Quand les gens donnent leur confiance à quelqu’un, c’est aussi une grande responsabilité. L’on a envie de leur rendre cela et une relation affective se met en place. Parfois, je termine un cours et je dis : “Ah, je suis tombée amoureuse !” Je me réfère à la situation, non ?
Oui, le rôle de l’enseignant est un rôle très agréable, une sorte de gourou qui est là pour donner.
AV: J’ai beaucoup appris de Marcelo. C’est un grand maestro. (Elle pleure d’émotion.)
MV: Lorsque nous avons commencé à enseigner ensemble, j’étais très habitué à faire cours seul. Les donner avec elle a été très difficile, mais elle a progressivement acquis sa place. Un point qui nous décrit tels que nous sommes dans la vie est la volonté d’écouter l’autre, de savoir ce qui lui arrive ici et maintenant.
MV: Lorsque nous avons commencé à enseigner ensemble, j’étais très habitué à faire cours seul. Les donner avec elle a été très difficile, mais elle a progressivement acquis sa place. Un point qui nous décrit tels que nous sommes dans la vie est la volonté d’écouter l’autre, de savoir ce qui lui arrive ici et maintenant.
AV: J’aimerais bien ajouter aussi que Graciela González a toujours été très généreuse avec nous. Il y a peu de professeurs et elle nous a respecté et écouté même si, à l’origine, elle n’était pas notre enseignante. Ceci n’est pas très habituel dans le milieu du tango.
Dans vos démonstrations, l’on voit beaucoup d’éléments du tango de salon, mais aussi des éléments du tango milonguero, du dénommé tango nuevo et des éléments de scène. Vous semblez être assez éclectiques.
MV: Souvent, les gens nous demandent : "Quel style dansez-vous ?" En réalité, nous n’avons pas un style. Nous dansons le tango, et tout cela est du tango. C’est pourquoi notre publicité dit "Style tango". Par ailleurs, lorsque nous regardons quelqu’un danser, nous ne disons pas "Quel beau style il a !" Nous aimons regarder les gens danser, voir comment ils prennent du plaisir, comment ils communiquent entre eux, ce qu’ils disent, ce qu’ils nous racontent. La technique est quelque chose de très bon, mais juste dans la perspective de la casser une fois réussie. Si quelqu’un se limite à la technique, il se bloque à lui-même le développement de la danse. Il est bon de sortir du schéma, et d’y revenir si c’est nécessaire, mais comme une référence.
Quel type de milonga est Shusheta ?
AV: Pour moi, c’est comme le salon de ma maison. Il y a beaucoup de mélange de gens d’âges et de nationalités différents. Il me semble que c’est un endroit empreint de beaucoup de respect et où nous essayons de faire en sorte que tous se sentent à l’aise et passent un moment agréable.
La salle est jolie. Ces caractéristiques en font une alternative très intéressante qui dure déjà depuis 7 ans. De plus, nous l’organisons avec deux danseurs de tango que nous connaissons depuis longtemps : Gloria et El Tranquilo.
Quels sont vos projets ?
AV: Poursuivre les cours que nous donnons et essayer d’être un peu plus à Buenos Aires, parce que parfois, nous voyageons beaucoup et le temps s’envole. Nous aimerions aussi avoir un espace à nous pour répéter et travailler avec des élèves et des amis de longue date. Par ailleurs, nous sommes en contact avec une actrice, nous sommes sur le point de préparer une œuvre que nous aimerions présenter au prochain Festival Cambalache.
MV: Je crois beaucoup au destin et à l’intuition. Les rêves, comme par exemple celui de notre propre studio, ne nous empêchent pas de dormir. L’ambition désespérée a tendance à empêcher d’être attentif aux moyens que l’on utilise pour arriver à ses fins et à ne pas profiter du chemin que l’on parcourt ou à dévaloriser certaines choses que l’on a déjà. Je pense que les opportunités viennent à celui qui fait des choses.